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De la folie à l'art brut : deux merveilleux petits livres qui dépeignent la folie avec beaucoup de respect

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Lucienne Peiry signe l'histoire documentée d'un curieux livre de pierre aux éditions Allia. En Toscane, dans les années soixante, Fernando Nannetti, interné dans l'hôpital psychiatrique de Volterra, s'adonne à la gravure sur les murs de la cour intérieure de l'institut. Il utilise pour cela l'ardillon de la boucle de son gilet. Il conçoit un alphabet tout en angles, évitant ainsi des arrondis impossibles à réaliser avec un outil si rudimentaire.
C'est l'histoire de Fernando Nannetti, c'est l'éclairage sur un univers psychiatrique plus carcéral que médical que nous offre la maison d'édition Allia dans un livre absolument délicieux.
L'autrice s'est appuyée sur le témoignage dAldo Trafeli, ancien infirmier de l'hôpital. Celui-ci ne s'est pas opposé au mode d'expression de Fernando, bien plus, il l'a soutenu, lui fournissant à l'occasion un ardillon. Lui fournissant aussi du papier pour qu'à l'intérieur, il puisse tracer des motifs répétitifs à l'infini, remplissant les feuilles de lignes et de motifs géométriques. On imagine sans peine l'état extatique dans lequel devait se trouver Fernando. Peut-être oubliant, peut-être s'oubliant, peut-être au contraire cristallisant son geste sur une pensée obsessionnelle.
J'ai découvert ce livre par hasard à la médiathèque. Depuis je l'ai acheté dans ma librairie favorite. Suite de l'histoire, je trouve une note de bas de page qui m'intrigue, faisant référence au plancher de Jeannot. Curieuse, je retourne à la médiathèque et saisis dans le moteur de recherche "plancher Jeannot" et là, surprise, la machine me propose Le plancher de Jeannot, roman d'Ingrid Thobois chez Buchet-Chastel. Ou plutôt comme il est spécifié en début d'ouvrage : fiction librement inspirée de l'histoire du "plancher de Jeannot".

plancher , jeannot


Avec beaucoup de poésie, on découvre le récit romancé de la vie de Jeannot, son esprit meurtri par un vécu, sans doute traumatisant mais dont il ne parle jamais, aux cœur des sombres "évènements" de la non encore nommée guerre d'Algérie. Le basculement s'opère quand il est brutalement rapatrié au décès du père. Il sombre dans la paranoïa, une antenne menaçante, des visiteurs forcément malveillants, le fusil souvent brandi et surtout un silence comme éternel déjà, qui n'en finit pas.
Ce qu'Ingrid Thobois saisit merveilleusement, c'est un autre enfermement, celui de l'intérieur des familles, les codes, les rôles, les abus, les  non-dits, les secrets, finalement les boulets qui pèsent aux pieds de tous. La folie de la guerre, les désordres des huis clos, tout cela donne un triste tableau à décrire. La scansion, le choix travaillé des mots plongent peu à peu le lecteur dans l'éternel pourquoi, pourquoi tout ça ?

Extrait p. 43 :

[...] Dans le dortoir, ça sentait les garçons presque devenus des hommes. L'Algérie, avant d'y arriver, c'était pour toi rien qu'un dessin, Jeannot, sur une carte à œillets plastifiée. Le désert une couleur dans ta tête et ce que tu croyais savoir de la soif. Mais maintenant c'était tout autre chose. On faisait ce qui était demandé. On mettait  le feu aux maisons où les hommes sûrement se cachaient. Les femmes hurlaient sous les yeux des enfants qu'on n'avait pas pris la peine d'éloigner. "Opération de  maintien de l'ordre". Quand un soldat refusait de participer, le jour même il disparaissait. Le soir, son lit faisait un trou dans la chambrée. "Dispositif opérationnel de protection." Tous ces mots à la chaîne comme des volets qui vous fermaient la bouche. Une langue nouvelle inventée pour la guerre. "Ratonades." "Gégène." "Fellaghas." Aucun de vous avait envie de savoir comme le corps ça conduit bien l'électricité. [...]

Extrait p. 48 :

[...] Immobile sur le perron, tu tiens en joue les nuages et les ombres. Tu surveilles le tracé des champs, comme il s'efface de jour en jour. Les mots échappent, tournent autour de ta tête. Il faudrait pourtant pouvoir dire tout ce que tu tiens au bout de ton fusil. Avant, il y avait un mot par geste, un par mouvement, un par champ, un par semence, un par moment, un par journée, un par saison. Sans mots, une corde est une corde rompue, perdue, un serpent de chanvre au fond du tombeau. Tu regardes vers le cimetière. Tous ces mots laissés dans la bouche d'Alexandre, restés prisonniers de la terre. Quand tu les auras retrouvés, tu pourras continuer tout ce que le père avait commencé. Récupérer sa vie là où il l'a laissée. Toute ton enfance à recopier ses gestes et maintenant plus rien. La terre comme une nouvelle mer à affronter. De ce sol, hier, tout naissait à coups de dos de reins à la force des bras. Mais les tiens restent collés à tes flancs, fixés là par le froid.[...]

Lien Wikipédia : pour connaître l'histoire de Jeannot le Béarnais et comment le parquet qu'il a gravé s'est retrouvé exposé devant l'hôpital Sainte-Anne à Paris.

 

 

 

 

 

 


Lucienne Peiry ; Le livre de pierre ; Éditions Allia ; 2020 ; 76 p. ; 7 €

Ingrid Thobois ; Le plancher de Jeannot ; Buchet-Chastel ; 2015 ; 75 p. ; 9 €

Tag(s) : #Docu-fiction, récit, essai
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