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chine retiens ton souffle, qiu xiolong

Sur la couverture, cette jeune femme portant un masque laisse entendre qu'il va être question de se protéger contre... un virus ? Non, ici, c'est la question de la pollution atmosphérique qui est au cœur des enquêtes de l'inspecteur principal Chen et de  l'inspecteur Yu.
On retrouve - pour les connaisseurs de Qiu Xiaolong - les personnages habituels de son œuvre. Yu et son épouse Peiquin, "commissaire amateure", Chen Cao, éternel amoureux de poésie et romantique au possible, Vieux Chasseur, père de Yu, qui ne rechigne jamais à donner un coup de pouce à une enquête en cours.

 

qiu xiaolong, chine retiens ton souffle

On retrouve aussi l'attachement de l'auteur à la gastronomie. L'univers des restaurants et gargotes nous est ouvert en accompagnant les personnages dans les lieux où ils partagent un repas, un café, un thé, une bière. Certains endroits sont misérables, d'autres à l'inverse sont d'un luxe inouï. Ici, les tables sont crasseuses sous un éclairage sordide, là, on mange une tortue sauvage sur la terrasse tranquille d'un septième étage plongeant sur une vue splendide, ailleurs on attend son tour devant une échoppe de vente à emporter et on repart avec un délicieux gâteau au sésame et quelques beignets. Les pratiques traditionnelles comme dans tous les romans de Qiu Xiolong, parsèment les pages : cérémonies d'hommages aux défunts, tai chi et fen shui, part du yin et du yang. Et puis des dictons et proverbes toujours aussi succulents.
Lire ce roman au moment où les français sont tenus de porter un masque constitue une bien curieuse expérience. On se retrouve instinctivement en affinité avec ces citoyens dont les masques sont censés les protéger des particules de pollution. Bien souvent, Qiu Xiaolong intègre une dimension politique à ses romans. Ici, la question environnementale est subtilement exposée à travers deux enquêtes entrecroisées : des meurtres en série dont Yu devra déceler le fil logique et concernant Chen, une investigation sur le cas d'une militante écologiste ancienne compagne de cœur  de l'inspecteur. (1)
L'auteur n'hésite pas à intégrer des évènements qui ont réellement eu lieu, comme par exemple, l'affaire des taux de pollution, expliquée ici dans un article du journal Le Monde:  Les relevés de l'ambassade d'Amérique à Pékin.  Le roman dépeint la vie quotidienne des habitants de Shanghai contraints d'acheter des purificateurs d'air, contraints de rester enfermés lors de certains pics de pollution. Sociologie, histoire, politique et écologie s'entremêlent tout à loisir.

Extrait p. 48 :
[...] Un oiseau noir sorti de nulle part se mit à décrire des cercles juste au-dessus de lui, battant furieusement des ailes. Un mauvais présage selon la croyance populaire.  À propos de la mission de Zhao peut-être ? Ou bien des meurtres en série ? Ou les deux ?
Chen se sentit étrangement mal à l'aise, pourtant il n'était pas superstitieux.
Il se mit à son ordinateur et commença à se renseigner sur la pollution de l'air en Chine.
La mauvaise qualité de l'air n'était pas un phénomène nouveau, mais pendant des années les gens ne s'en étaient pas tellement préoccupés parce que sous Mao, ils avaient vécu dans une "Chine fermée" où, selon les médias contrôlés par le Parti, "tout allait bien". À la fin de la Révolution culturelle, la réforme économique lancée par Deng Xiaoping avait provoqué une urbanisation frénétique. Le pays avait été balayé par des vagues incessantes de constructions, et au milieu des gratte-ciel modernes et ultramodernes surgis comme des bambous après la pluie printanière, des tours qui se dressaient de plus en plus haut et bouchaient le ciel, dans des villes saturées de voitures et de systèmes de climatisation, la qualité de l'air était devenue de plus en plus malsaine. Les émissions de carbone se répandaient comme des feux de prairie et la pollution industrielle augmentait à l'allure d'un cheval au galop...
De plus en plus déprimé par sa lecture, Chen poussa un profond soupir. Au même instant, le tintement de son portable perça l'épaisse obscurité de ses pensées.
Sur l'écran, un graphique  indiquait que le taux de particules fines P.M. 2,5 avait atteint un seuil alarmant et, en dessous, un message conseillait aux citoyens de tous âges de ne sortir qu'en cas d'extrême nécessité.
[...]

Comme l'image de couverture et le titre le sous-entendent, la question des masques constitue un enjeu stratégique.
Dialogue entre l'inspecteur Yu et son épouse Peiqin, extrait p. 131
[...]  Levant le nez du paquet de photos, l'inspecteur Yu sortit son portable et appela Peiqin.
"Quoi de neuf, Yu ?
- Tu as vu des gens avec des masques anti-pollution jaunes dernièrement ?
- Non, pas que je me souvienne. Mais maintenant, les jeunes portent des masques avec toutes sortes de motifs et de couleurs. J'en ai vu des roses, des fleuris, parfois aussi bariolés que des foulards.
- Je vais formuler  la question autrement. Tu penses qu'il est possible qu'un masque jaunisse à  l'usage ?
- Quand j'étais enfant, j'utilisais le même masque pendant plus d'un an. À force de le laver, le blanc ternissait, mais il ne devenait jamais jaune. De nos jours, les jeunes les jettent et en changent tout le temps. Ils ne se donnent pas la peine de les laver. Donc pour répondre à ta question, non, les masques ne jaunissent pas à l'usage.
- Tu en es sûre ?
- Sûre. Mais pendant qu'on y est, je peux te poser une question, moi aussi ?
- Bien sûr.
- C'est au sujet des meurtres en série : une des victimes a été assommée alors qu'elle faisait son jogging ?
- Oui, la troisième, une jeune femme nommée Yan.
- Elle portait un masque alors qu'elle faisait son son jogging dans le brouillard toxique ?
- Bonne remarque. Oui, elle avait un masque. Enfin, pour être plus précis, son masque a été retrouvé par terre, sur la promenade, à quelques mètres de son corps. " Après une courte pause, Yu reprit : " Mais pour rebondir sur ta question, si tu étais consciente que tu remplissais tes poumons de particules toxiques en sortant dans le smog, tu choisirais de courir quand même en portant un masque ?
- Non, sûrement pas. Les jours de pics de pollution, je me garderais bien d'aller courir, mais je ne sais pas ce que font les autres. Il y a peut-être des gens assez fous pour s'entraîner quoi qu'il arrive. J'en ai vu qui faisait du tai chi avec des masques dans le parc du Peuple. Mais ce n'est pas la même dépense physique. Quand on court, on est essoufflé, voire à bout de souffle. Courir dans l'air suffocant avec un masque qui vous empêche de respirer doit être une expérience horriblement désagréable.
- Donc, encore une fois, ta réponse est non ? 
[...] 

Autant Yu est pragmatique, autant Chen est intuitif. Les deux mènent parfaitement leurs enquêtes en accord avec leur nature profonde. Chen Cao utilise sa culture littéraire pour parfaire ses techniques de fin limier. Dans cet ouvrage, il sera souvent fait référence, par exemple, aux 36 stratagèmes, traité de guerre de la dynastie Ming.  Et Chen, pour se départir des mille pensées de nature amoureuse ou professionnelle qui l'assaillent en permanence, s'adonne à la poésie pour s'en départir. Dans sa jeunesse, il a étudié les œuvres du poète dramaturge T. S. Eliot. En cela, on peut d'ailleurs affirmer que le personnage Chen est bien une projection  de son créateur Qiu Xiaolong qui lui-même a soutenu une thèse sur Eliot.

Plusieurs extraits d'un poème rédigé au bord du lac Tai sont proposés dans le roman.  Je donne ici trois strophes, la première et la dernière entrecoupées d'une centrale.

Extraits, Ne pleure pas, lac Tai  de Chen Cao via Qiu Xiaolong...

Elle marche en pardessus rouge,
voile vive fendant
le brouillard toxique
enveloppant le lac et ses berges.
Sous les gouttes chimiques d'un réseau
de tuyaux rongés, depuis longtemps
délaissés, un crapaud boueux
bondit devant le rapport de pollution
qu'elle brandit, ouvre ses yeux endormis,
voit encore trouble autour de lui,
et replonge dans le sommeil...

Qui est là, qui marche à tes côtés ?

Bientôt, le printemps s'éloigne à nouveau.
Combien de vent et de pluie
peut-il encore endurer ?
Seule la toile d'araignée
semble s'en soucier,
essayer de saisir
un fil de souvenirs fanés.
Pourquoi la porte est-elle toujours couverte
de la poussière des doutes ?
Le lac pleure, face
au splendide soleil silencieux.

Qui est là, qui marche à tes côtés ?

Au bord de l'eau, un pommier
refleurit, lance
des sourires au milieu des branches en éveil,
pétale transparente dans la lumière aveuglante,
elle marche en pardessus rouge,
un rapport à la main,
telle une voile vive fendant
les courants contaminés
sous le splendide soleil muet.

Voilà un roman aussi instructif que distrayant, plein d'humour et de références, mêlant poésie, tendresse et politique. A lire sans hésiter.

Liana Levi ; 2018 ; 246 p. ; traduit de l'anglais (États-Unis) par Adélaïde Pralon

1 Qiu Xiaolong Les courants fourbes du Lac Tai

Tag(s) : #Littérature étrangère

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