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Il était une fois Jan Karski, un héros de la Résistance polonaise. Un jeune écrivain voulut lui rendre hommage. Mais les foudres des sachants de l'Histoire s’abattirent sur lui, remettant en question l'opportunité de sa démarche au nom de la vérité de l'Histoire...

Durant la Seconde Guerre mondiale, Jan Karski, sous-lieutenant  de cavalerie, se voit attribuer la délicate mission de "courrier" ou messager de la Résistance polonaise. A ce titre, il est chargé de faire passer des informations au gouvernement polonais exilé à Londres. Il sera aussi amené à se rendre en Amérique à la rencontre de F. D. Roosevelt pour lui faire part de la destruction systématique des Juifs par le régime nazi. Un beau sujet de roman... Mais Jan Karski a existé. Il fut vraiment un messager voyageant à plusieurs reprises dans une Pologne prise en étau entre Staline et Hitler, parcourant l'Europe pour rejoindre le gouvernement polonais exilé.

haenel, jan karski
Le banc Jan Karski à Lodz
jan karski, yannick haenel
Statue de Jan Karski à Cracovie
jan karski, new york , haenel
Statue de Jan Karski à New York

Le roman est construit en trois chapitres. Le premier s'appuie sur l'entretien entre Claude Lanzmann et Jan Karski dans le film Shoah. C'est une chose très émouvante que la projection en mots de ces instants douloureux. Le choix d'un narrateur externe et du présent confère une dynamique spéciale à un épisode fait d'hésitation, de résistance et de souffrance à plonger dans un passé trop douloureux.
Le second chapitre est écrit à partir du livre de Jan Karski publié en 1948 sous le titre français Histoire d'un État secret puis réédité en 2004 aux éditions Point de mire sous le titre Mon témoignage devant le monde. Bien sûr, on retrouvera la narration, entre autres évènements très marquants, de l'incursion dans le ghetto de Varsovie. Il faudrait lire l'ouvrage de Karski, ci-dessus nommé, pour comprendre la façon dont Haenel s'en est emparé. Toujours est-il qu'on découvre le parcours de Karski depuis sa mobilisation en 1939 et son départ vers la caserne d'Oswiecim - nom polonais d'Auschwitz - jusqu'à son entretien à Washington avec F. D. Roosevelt le 28 juillet 1943.
Yannick Haenel construit sa maison. Il a posé les fondations avec les deux premiers chapitres, il peut maintenant construire comme bon lui semble son architecture fictionnelle. La narration est alors  menée par Karski à la première personne.

Bien que l'auteur se soit documenté dans l'ouvrage Karski, How One Man Tried to Stop the Holocaust de E. T. Wood et S. M. Jandows, il entre résolument dans une interprétation fictionnelle de la vie de Karski, de ses pensées, de ses dires et de ses actions. Il vient combler les années de silence entre le livre publié par le messager en 1948 et son entretien avec Lanzmann en 1978.

Extrait du chapitre 1, page 18 :

[...] Les mots "NEW YORK" s'affichent à l'écran. On entend la voix de Jan Karski dire : "Le message : on ne peut pas permettre à Hitler de poursuivre l’extermination. Chaque jour compte. Les Alliés n'ont pas le droit de considérer cette guerre du seul point de vue militaire. Ils vont gagner la guerre en agissant ainsi. Mais pour nous, à quoi bon la victoire ? Nous ne survivrons pas à cette guerre !" Peut-être le réalisateur de Shoah désire-t-il qu'on entende le message sans que notre attention soit détournée par le personne qui le transmet ; qu'on entende le message tel qu'il a été prononcé à l'origine, comme si c'étaient les deux leaders juifs de Varsovie qui nous le confiaient, car Jan Karski délivre le message à Claude Lanzmann, c'est-à-dire au monde, comme il l'a délivré en 1942 au monde, c'est-à-dire aux Alliés : il le délivre comme doit le faire un messager, c'est-à-dire en s'effaçant derrière le message, en le faisant entendre à la voix directe, au présent comme s'il sortait de la bouche des deux leaders juifs de Varsovie. Alors, tandis que Jan Karski répète le message qu'au nom du ghetto les deux hommes lui ont demandé de transmettre au monde, tandis qu'il le répète trente-cinq ans plus tard, inlassablement, avec une émotion qui semble intacte, Claude Lanzmann choisit de montrer à l'écran la figure de ce monde auquel Jan Karski a parlé, auquel il parle et parlera encore, la figure même du monde libre, son emblème : la statue de la Liberté. Claude Lanzmann veut-il ainsi saluer la liberté de Jan Karski ? Ou au contraire, en jouant sur l'écart entre la voix et l'image, souligner tristement la différence entre l'Europe meurtrie dont parle Jan Karski, et le symbole éclatant de la "Liberté éclairant le monde" ? Entre la souffrance des Juifs d'Europe qui s'exprime à travers la voix de Jan Karski, et ce que l'Amérique a fait réellement pour sauver les Juifs d'Europe ? [...]

Extrait du chapitre 2, page 91 :

[...] On est fin août. Une entrevue est arrangée, avant son départ, avec deux chefs de la Résistance juive. L'un représente l'organisation sioniste, l'autre l'Union socialiste juive, qu'on appelle le Bund.
Ils se rencontrent dans une maison en ruine. Les deux hommes ont dépassé leurs divergences politiques : ce qu'ils veulent dire à Jan Karski, et donc aux gouvernements polonais et alliés, émane de la population juive dans son ensemble.
"Ce que j'appris alors au cours de nos rencontres dans cette maison, écrit Jan Karski, et plus tard, quand je fus amené à constater les faits par moi-même, était horrible, au-delà de toute expression." Selon lui, jamais rien de comparable ne s'était produit dans l'histoire de l'humanité.
Les deux hommes vivent en dehors du ghetto mais ils peuvent s'y rendre à volonté car ils ont trouvé le moyen d'y entrer et d'en sortir. Jan Karski note que le leader du Bund a l'allure d'un "aristocrate polonais typique" : c'est un homme élégant de soixante ans, avec des yeux clairs et de grandes moustaches. Le sioniste est plus jeune : il a une quarantaine d'années, il est très nerveux, il a du mal à se contrôler.
D'emblée, Jan Karski comprend que leur situation est totalement désespérée : "Pour nous, Polonais, écrit-il, c'était la guerre et l'occupation. Pour eux, Juifs polonais, c'était la fin du monde."
Le sioniste pense que les Polonais ont de la chance : malgré leurs souffrances, malgré l'étendue de leurs malheurs, leur nation survivra, on reconstruira leurs villes, la Pologne existera de nouveau. "Nous, les Juifs, dit-il, nous ne serons plus là. Notre peuple tout entier aura disparu."
Jan Karski est assis sur un siège brisé dont les pieds tiennent avec des briques. Les deux hommes arpentent la pièce ; Karski note que leurs ombres dansent à la flamme de la bougie.
Il ne bouge pas, il est pétrifié par ce qu'il entend.
Le sioniste s'effondre, il éclate en sanglots : pourquoi, dit-il, pourquoi parler ? L'extermination est incompréhensible, lui-même ne la comprend pas.
Jan Karski va les aider, il fera un rapport à Londres, il dit qu'il parlera du sort des Juifs.
Ce qu'il faut faire comprendre aux Alliés, dit le leader du Bund, c'est que les Juifs sont sans défense. Personne en Pologne ne peut empêcher l'extermination ; la Résistance elle-même ne peut sauver qu'un petit nombre de Juifs. Il faut que les puissances alliées leur viennent en aide, il faut que l'aide soit apportée de l'extérieur. Avec les Juifs, les nazis ne cherchent pas à faire des esclaves, comme ils font avec les Polonais ; ils veulent
exterminer les Juifs, c'est très différent. [...]

Extrait du chapitre 3, page 181 :

[...] Aujourd'hui encore, lorsque je ferme les yeux, vers trois heures du matin, je peux voir ce vieux jeune homme, Simon Srebnik, remonter le cours de la Ner sur une embarcation à fond plat. Il est assis et chante, comme un enfant. Un homme debout pagaie. On dirait que l'enfant chanteur est transporté vers la mort. On dirait aussi le contraire : il remonte le temps, sa voix conjure la mort, et là-bas, vers les prairies de luzerne, par la mémoire, il va renaître. C'est à Chemno sur Ner, à quatre-vingt kilomètres de Lodz, ma ville natale. Simon Srebnik marche le long d'un chemin entre des sapins, il arrive dans une clairière, s'arrête et dit : "Oui, c'est le lieu". Ce sont les premières images de Shoah, elles sont inoubliables. Après avoir témoigné face à la caméra de Claude Lanzmann, je n'ai plus arrêté de témoigner. Mes étudiants avaient raison : lorsqu'on a quelque chose à dire, il faut le faire entendre. [...]

Tout ouvrage fictionnel contient un peu de réel. La plupart du temps, seul l'auteur connait  la part de l'imaginaire et de la réalité. Beaucoup d'écrivains  s'emparent de faits réels pour en faire un roman. On citera L'Adversaire d'Emmanuel Carrère, Claustria de Régis Jauffret, La Serpe de Philippe Jaenada mais aussi Voyage au bout de la nuit de Céline, et il en est mille autres.  Mais à l'époque de la sortie de ce livre, il  y eut de nombreuses polémiques liées plus précisément à la dimension historique des faits : que peut s'autoriser la fiction, quid du droit de déformer l'attitude de F. D. Roosevelt lors de sa rencontre avec le messager Karski, quid de développer une thèse politique selon laquelle les Alliés ont eu une part de responsabilité dans le processus d'élimination des Juifs ?
En attendant, il est bien évident que ce livre, tout en pouvant être l'objet de scandale est aussi un précieux hommage à Jan Karski. Pour les spécialistes pointilleux, il y aura toujours des arguments contre mais pour tous les biberonnés au savoir scolaire standardisé, il constituera  une approche différente de l'Histoire.

Gallimard ; 2009 ; Collection L'Infini ; 16,50 €

Un autre résistant polonais : Jan Karski

Pour une réflexion approfondie sur fiction et fait historique, je vous propose de visionner cette excellente vidéo.
« Le procès d’une polémique. Jan Karski, histoire et fiction » (1H40, 2014) Dir. Aliocha Imhoff & Kantuta Quiros, avec les étudiants du workshop mené en février 2014, option Information fiction de la Haute école d’art et de design – Genève, Pascal Beausse, Bruno Serralongue, Frank Westermeyer.

 


 

Tag(s) : #Littérature française, #Docu-fiction, récit, essai

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