Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

17 tableaux pleins de vie où rôde la mort...

i am i am i am, maggie o'farrell

Comment est-il possible de frôler la mort tant de fois dans sa vie ? C'est la question que l'on se pose en lisant ce livre. On trouvera en écho à cette interrogation les mauvais hasards, bien sûr, mais aussi, on le découvre au fur et à mesure, le psychisme et le comportement de Maggie O'Farrell influencés par une maladie contractée dans son jeune âge, une maladie qui au lieu de l'inciter à  la prudence, l'a plutôt menée au devant de tous les dangers.
Ce qui est magnifique dans cette suite d'épisodes dramatiques est la capacité de l'auteur à y rendre la vie, les forces de vie, beaucoup plus puissantes que les menaces qui rôdent. Non pas seulement parce qu'elle en réchappe à chaque fois mais parce que le récit est truffé de détails qui constituent une ode à la force interne des éléments naturels : la vie d'un être humain, ce que sont sa mémoire, son élan, son intuition, sa détermination, son espoir, la force aussi des éléments naturels dans leur douceur et leur violence.

Les chocs entre bien-être et désespoir, entre soif de vie et destructivité remplissent les pages. Ainsi pour trouver le bien-être, Maggie randonne seule au bord d'un lac, elle goûte chaque seconde jusqu'à ce qu'elle croise un homme aux intentions criminelles. Elle utilise toutes les forces de son intuition et de son intelligence pour échapper au prédateur.

p. 19 : [...] Il me paraît important de ne pas lui montrer ma peur, de faire comme si de rien n'était. Alors je continue à marcher, à mettre un pied devant l'autre. Si je me retourne et pars en courant, il me rattrapera en quelques secondes, et le simple fait de courir aura quelque chose de trop clair, de trop définitif. Courir ne fera que rendre officiel, pour moi comme pour lui, ce qu'il se passe vraiment ; courir ne fera que que nous amener plus rapidement au pire. La seule solution, semble-t-il, est d'avancer, de faire comme si tout était parfaitement normal. [...]

Se promener seule est encore un danger pour une femme. Et Maggie O'Farrell évoque tout autant la condition féminine en décortiquant les conditions d'une "fausse fausse couche", d'un accouchement difficile puis d'un allaitement problématique, la complexité de la relation mère-fille, les tracas du quotidien quand par exemple elle se balade en ville avec ses trois enfants. Rien de plus banal mais Maggie dans son enfance avait une fâcheuse tendance à échapper à la vigilance maternelle. Elle constate l'inversion des rôles : à son tour dorénavant de ressentir cette inquiétude qu'il arrive "quelque chose" à son enfant.

p. 54 : [...] Il faut croire qu'il y a une justice dans ce monde puisque mon troisième enfant, une fille aux boucles indomptables, est elle aussi une reine de l'évasion, une fusée. À l'instant où vous la lâchez, lorsqu’elle sort d'une voiture, de sa poussette, ou qu'une porte s'ouvre, ma fille s'élance, pieds touchant à peine le sol, bouclettes secouées dans tous les sens, sans jeter le moindre regard derrière elle. Je possède un nombre incalculable de photos d'elle en mouvement, loin devant, petit point sur un sentier, tache floue sur les pavés, minuscule silhouette toujours à deux doigts d'être avalée par l'horizon. "Je veux m'enfuir" a été l'une de ses premières phrases, prononcée d'un air implorant depuis la prison qu'était son landau. À quatorze mois, après avoir compris que ce gène faisait partie intégrante de son ADN, je l'ai emmenée sur le trottoir devant notre maison.
"Là, lui ai-je dit tout en lui montrant le bord. Tu ne dois jamais aller plus loin que là. D'accord ? Jamais. C'est là que tes pieds s'arrêtent."
Elle a examiné mon visage de ses yeux marron vert, fascinée.
"Pieds" a-t-elle répété en se raccrochant au seul mot qu'elle connaissait.
De nouveau, je lui ai montré le bord et j'ai insisté :
"Pieds. Stop.
- Pieds stop."
Je lui ai souri et j'ai acquiescé.
"D'accord, lui ai-je dit. On essaie."
Et j'ai lâché sa main.
[...]

Tout le livre est ainsi. Écrit de cette écriture fluide et d'une lecture tellement agréable. Des scènes si vivantes du quotidien qu'elles rappellent  forcément au lecteur - surtout à la lectrice - des scènes précédemment vécues. Dans cette suite de chapitres à la teneur autobiographique, Maggie O' Farrell, touche à l'universel. Les femmes se reconnaîtront forcément en tant que mère et/ou en tant que fille. Être mère n'est pas une mince affaire, pas moins que d'en être l'enfant...
L'ensemble des textes, même si le ce qui les regroupe est la capacité d'échapper à la mort, englobe un éventail complet de la condition humaine, de l'amour à la mort, de l'enfance à l'âge adulte. Les différents épisodes constituent finalement la narration romancée d'une vie entière.

Collection 10/18 ; 2020 ; 285 p. ; Traduit de l'anglais par Sarah Tardy ; Titre original I am i am i am Seventeen Brushes with death


 

Tag(s) : #Littérature étrangère

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :