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taqawan, éric plamondon

Québec, inspiré des évènements de Restigouche, réserve indienne au bord de la rivière Ristigouche

Si de nombreux films sont inspirés de romans, le roman Taqawan, est lui, largement inspiré du film documentaire d'Alanis Obomsawin, Les Événements de Restigouche. En juin 1981, la réserve indienne est cernée par les forces de polices canadiennes qui vont procéder à l'enlèvement de filets de pêche dans une grande violence. C'est la guerre du saumon...
Eric Plamondon donne une version romancée de cette date mémorable où des accords bilatéraux signés semblent inexistants. Soudain, on décide que les filets de pêche des indiens doivent être confisqués.
Organisé en parties très courtes, le roman fait dialoguer l'histoire lointaine des indiens Mi'gmaq, l'actualité du 11 juin 1981, les leçons de biologie animale sur la vie du saumon, l'histoire tragique d'une indienne de quinze ans violée par des garde-forestiers. Tout se tient parfaitement dans une langue agréable et précise. C'est un défi de faire tenir tant d'éléments dans un texte de 160 pages. D'autant plus qu'on y trouve aussi un couple d'amoureux et des personnages de toute sorte - anthropologue, journaliste, institutrice venue de France - qui dans leurs interactions dépeignent un Québec oublié ou méconnu.
Ouvrage à visée pédagogique et en même temps brillant réquisitoire contre les atteintes aux libertés des indiens autochtones, Taqawan est un puzzle en 67 parties qui se lit d'un trait.

Extrait 1 : de l'histoire, Gespeg, p. 38
Ils ont marché, cheminé pendant des mois, des années, des siècles et, quand l'Atlantique leur a barré la route, quand l'avancée est devenue impossible, ils se sont arrêtés, ils ont posé leur histoire ici et ils ont dit : nous voilà arrivés à Gespeg, ce qui dans leur langue veut dire la fin des terres. Plusieurs siècles plus tard, des hommes venus d'ailleurs allaient s'emparer de ce territoire et de ce nom pour en faire la Gaspésie.

Extrait 2 : de la biologie animale, Reins, p.67
Les reins du saumon se métamorphosent selon le milieu aquatique. Quand un saumon passe de l'eau douce à l'eau salée, et vice-versa, ses deux reins subissent des transformations d'anatomie et de fonctionnement. Encore aujourd'hui, les scientifiques ne s'expliquent pas ce phénomène.
Yves Leclerc se souvient que sa grand-mère s'était fait opérer pour des calculs rénaux. Elle avait gardé ses pierres dans une petite boîte à pilules transparente. Encore aujourd'hui, Leclerc ne s'explique pas ce qu'il ressentait en secouant les calculs rénaux de sa grand-mère dans le petit pot en plastique.

Extrait 3 : la trame fictionnelle, p.44
[...] Ç'aurait pu être une journée de pêche parfaite. Les cheveux noirs continuent de couvrir son visage. En face d'elle, Leclerc fait glisser son sac à dos, le pose devant lui, tire la fermeture éclair, plonge la main dedans et ressort une gourde puis une barre de chocolat. Il déballe la sucrerie, casse deux morceaux. Il tend la main vers elle, à vingt centimètre de son visage toujours baissé. Son souffle est enfin normal, ses épaules montent et descendent régulièrement. Elle a repris ses esprits. C'est peut-être l'odeur du cacao qui la ramène, et lui fait relever la tête. Elle avance la main droite, prend le morceau offert. De sa main gauche, elle remonte une large mèche qu'elle bloque derrière son oreille. Il essaie de sourire, de paraître calme, mais l’œil tuméfié qu'il découvre le fait tressaillir. Elle a été battue. Cette enfant s'est perdue. Il lui tend la gourde en lui demandant si elle veut encore du chocolat. Elle fait signe que non, prend l'eau et boit. Elle tremble encore un peu. L'homme sort un paquet de cigarettes de son sac, en allume une avec son Zippo. Sa lèvre inférieure lui fait mal quand il tire sur le filtre. Pour la première fois, c'est elle qui s'avance, tendant ses doigts en V vers lui. Il lui donne la cigarette. Elle tire longuement dessus, s'étouffe un peu, repenche la tête. Il entend enfin sa voix :
- Merci 
[...]

Vous croiserez bien évidemment le parler québecois employé sans exagération. Si on ne connaît pas certains mots, on devine aisément leur sens dans un contexte dialogué. Pour prolonger cet article, j'intègre ci-dessous la vidéo du film d'Alanis Obomsawin réalisé en 1984 et d'une durée de 46 minutes. Je pense que, pour une fois, il est tout autant intéressant de visionner le documentaire avant ou après la lecture du livre.

Le Livre de Poche ; 2018 ; 216 p. ; 7,40 €

Tag(s) : #Littérature française, #Docu-fiction, récit, essai

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