Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Un cadeau intellectuel à lire sans se faire de cadeaux...

françois bégaudeau, histoire de ta bêtise

En ces temps de campagne pour les élections municipales, il est très savoureux de lire ou relire Histoire de ta bêtise. François Bégaudeau, avec l'esprit vif qui le caractérise, s'attaque à la bien-pensance d'une certaine bourgeoisie française, en apparence émancipée mais en réalité hyper conformiste et conservatrice. 
Évidemment, le titre interroge. A qui F. B. s'adresse t-il ? Peut-être à moi, qui m’apprête à acheter ce livre... ? Et puis, aussi, pour qui se prend-il cet intellectuel, qui se place d'emblée au-dessus de la mêlée ? Le toi, le processus est clair,  c'est moi, c'est vous, c'est lui, c'est elle. A la manière dont en lance "les gens" font ci, "les gens" disent ça en oubliant qu'on est  tous "les gens" d'un autre, le TU  de F. B. est exclusif ou inclusif selon la position qu'il occupe, défend ou soutient.
Dès lors qu'on accepte qu'on tient une part de bêtise, dès lors qu'on constate que François Bégaudeau ne s'exclut pas du lot, on est en droit de se régaler à la lecture de ce texte qui interroge. Qui démontre combien de belles phrases ne sont que des discours préformatés à prononcer à l'envi pour rester dans le bon usage, pour surtout ne pas remettre en cause son petit confort, pour conserver le pouvoir en coups de force, coups de poings et coups de gueule, discours dont on ne veut analyser ni la genèse, ni la réelle motivation. Un petit confort qui peut prendre la forme d'un art de vivre, d'un boulot dans la culture, dans la com', mais bien plus et surtout, un petit confort de la pensée.
C'est un livre éminemment politique qui vient gratter là où ça fait mal. Et où ça fait mal, donc ? Eh bien, cela dépend de qui tu es... Ou encore, de ce que tu as validé, défendu, soutenu comme opinion. Ou encore de ce que tu as avalé de mots rassurants comme du bon miel sans plus t'interroger. Le sujet est immense...

Extrait 1, page 22 :

[...] Je suis né sous ton régime. J'ai grandi et évolué dans une société configurée par des rapports de classe  et de force inférés du mode de production capitaliste. Si nocifs que tu les prétendes, ce n'est pas à Marine Le Pen et à ses affidés que mon quotidien se cogne. Ce n'est pas dans les coordonnées du fascisme que mon corps est paramétré. Ce n'est pas le fascisme qui détruit la petite paysannerie ; ce n'est pas une coalition de gouvernements d'extrême droite qui extermine les poissons, qui impose à tous le chantage à l'emploi, qui tôt le matin parque des corps amers et hagards dans des RER, qui impose à une caissière des journées 9-13 / 17-22, qui esclavagise la moitié de la planète pour mettre l'autre au chômage, transforme en GPS les ouvriers d'entrepôt, m'oriente par algorithmes, privatise la santé et les plages, flique les chômeurs, bourre les pauvres de sucre, bourre tout le monde de perturbateurs endocriniens, soustrait 100 milliards par an au fisc.
Ce n'est même pas le fascisme, tiens, qui discrimine les Arabes à l'embauche, couvre les crimes racistes de ses flics, impose la tête nue à des lycéennes musulmanes, renvoie des migrants vers la guerre.
L'extrême droite même forte n'est pour rien dans ces saloperies effectives. Elle n'y participe que par où il t'arrive, à Calais, ou ailleurs, de préfigurer son règne.
Tu me demandes d'apporter mon suffrage aux forces concrètement aliénantes pour freiner un mouvement qui en l'état n'opprime que le cerveau de ses partisans. Tu me demandes de faire barrage à un fleuve à sec en grossissant le torrent en cours.
[...]

Extrait , p. 119 :

[...] Tu n'as pas compris la tribune de Ruffin sur la haine que les classes populaires vouent à Macron. A nouveau ta prétendue incompréhension était un jugement. Fidèle à ton cap, tu condamnais cette tribune avant de la comprendre, tu la condamnais pour ne pas la comprendre. Tu l'emballais dans ta catégorie discoursdehaine pour condamner le discours et ne pas entendre la haine. La haine, tu ne peux pas l'entendre. Tu ne peux pas envisager une seule seconde être haïssable. Tu ne peux pas être haïssable puisque tu es cool.
Réaliseras-tu un jour que c'est justement ce cool qui est haïssable ? Qu'au-delà de la violence sociale, c'est le coulis de framboise qui l'enrobe qui est obscène ? C'est l'écrin d'humanité dans lequel tu feutres ta violence structurelle. C'est les 20000 euros d'indemnités pour qu'un ouvrier avale un plan social. C'est ta façon d'appeler plan de sauvegarde de l'emploi une vague de licenciements ; d'appeler restructuration une compression de personnel, et modernisation d'un service public sa privatisation.
Comprendras-tu qu'à cette comédie en col blanc, à cette oppression mielleuse, on préfère parfois la méthode forte, sans manières, sans euphémismes ni circonlocutions ? Comprends-tu qu'à la fausse horizontalité du néo-management on préfère la schlague toute verticale du petit chef à l'ancienne ? Qu'à ton sourire kennedien on préfère sa moustache beauf ?
Ton sourire est une deuxième balle dans la nuque. Aux exactions du marché il ajoute l'offensive du mensonge.
[...]

Multiforme, la bulle qui protège certains de la perte de leurs privilèges est décortiquée, analysée, contrée par la pensée analytique de l'auteur qui n'entend pas s'y conformer. Un régal !!

Pauvert ; 2019 ; 222 p. ; 18 €
Existe aussi aux Editions Pluriel ; 8,00 €
Au format numérique ; 12,99 €

Tag(s) : #Docu-fiction, récit, essai, #Coup de coeur

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :