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TROIS GÉNÉRATIONS EN PHOTOS ET EN ÉCRITS : UNE MERVEILLE
En bas de page, interview à voir et à écouter...

marie-aude murail,  biblioblog de kris

Marie-Aude Murail signe un ouvrage original où photos d'archives et textes se complètent et se renseignent. Les photos d'archives, celles de trois générations qui se succèdent durant le 20e siècle ; les textes, ceux des lettres, des journaux intimes, des commentaires des albums familiaux. Il lui a fallu tout d'abord relire tous les documents, puis opérer des choix,  enfin agencer les différents éléments de manière cohérente et puis, surtout, et c'est très réussi, relier l'ensemble par son écriture d'aujourd'hui, celle d'une femme de soixante-quatorze ans qui a consacré sa vie entière à l'écriture et signé une multitude d'ouvrages pour la jeunesse. 

Elle offre comme l'indique effectivement le bandeau, une véritable saga familiale. L'art de l'écriture traverse les générations, on fait envoyer un petit mot à une jeune fille, on envoie des lettres pour donner de ses nouvelles depuis les funestes champs de bataille, on tient son journal et on entretient sa flamme, on compose des commentaires pour enrichir les albums de photos. Cet art sublime offre sa trace écrite :  correspondances soigneusement ficelées en paquets distincts, télégramme ou carte militaire pré-remplie, carnets et cahiers remplis de vie.
Marie-Aude Murail parcourt tout ce matériel, puis elle  questionne sa lecture d'enfant des mythes familiaux soigneusement entretenus,  elle réinterprète encore mais par sa vision d'adulte qui a consacré la majeure partie de sa vie à l'écriture. Tout est relu et relié dans une composition absolument cohérente. Il se crée alors un dialogue parfait entre les écrits anciens et l'interprétation actuelle des faits racontés. Peu à peu, le lecteur oublie "la démarche" et se laisse entraîner dans un roman très touchant.

Extrait p. 9, la mémoire familiale :

[...] Le jour où la guide du centre culturel Tjibaou de Nouvelle-Calédonie m'a expliqué que les parents kanakes conservent la mémoire des ancêtres en serinant les mêmes vieilles histoires à leurs enfants, j'ai tout de suite pensé : "Tiens, c'est comme chez moi." Ma mère m'a implanté une mémoire cauchoise (elle était du pays de Caux) en me répétant une bonne quarantaine de fois les mêmes anecdotes familiales à peu près dans les mêmes termes. "Je te l'ai peut-être déjà raconté ?" me demandait-elle par précaution oratoire. Elle avait trouvé en moi un public en or. J'aime l'Histoire et les histoires, je suis patiente et rêveuse, et j'eus ma récompense. Je devais avoir 14 ou 15 ans quand ma mère ouvrit devant moi un coffret en bois frappé aux initiales de ma grand-mère, CB, Cécile Barrois. J'ai gardé le souvenir d'un bref éblouissement : le coffret contenait un coup de foudre. L'histoire d'un homme qui tombe amoureux d'une fille dont il ne sait rien, pas même si elle est jolie. Ce coffret arriva en ma possession à la mort de ma mère, et je le rangeai sans soulever le couvercle. "Avance, me disait la vie, ne te retourne pas !" Mais j'étais tombée enceinte ou ma mère tombait malade. J'avais alors 40 ans et deux fils. Constance fit ses premiers pas dans une chambre de l'hôpital Saint-Antoine, et maman me dit : "Je suis contente pour toi que tu aies une fille." [...]

Extrait p. 144, fille et garçons :

[...] Donc, je suis née après deux frères qui me frayaient la route, mais le conte de fées tourna court. Un jour, Moussia emmena Tristan et Lorris au théâtre, et je les vis disparaître dans le hall d'entrée. Restée seule avec maman, je me roulai sur le trottoir. Ai-je eu le sentiment qu'on me privait arbitrairement d'un plaisir ? Ai-je compris qu'il y avait d'un côté les garçons et de l'autre, moi, qui n'étais pas un garçon ? Ai-je pris ce qui n'était qu'un privilège de l'âge pour celui du "sexe fort" ? Il m'est arrivé de croire, à cause de mes nombreuses lectures psychanalytiques, que je finirais par découvrir l'évènement fondateur, celui qui éclairerait le trouble dans le genre de ma personnalité et me ferait m'écrier "Bon Dieu, mais c'est bien sûr ! " comme le commissaire Bourrel dans Les Cinq Dernières Minutes. J'attends toujours les cinq dernières minutes. Mais je pris goût à me rouler par terre, pour un éclair à la boulangerie de madame Floch, ou parce qu'on avait coupé mon orange dans le mauvais sens. Il est écrit dans mon album qu'on ne peut plus mettre mes caprices sur le compte des dents, car je les ai toutes.  [...]

Interview Le Livre sur la Place Nancy 2018

L'Iconoclaste ; 2018 ; 424 p. ; 20 €

 

Tag(s) : #Littérature française, #Coup de coeur

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