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né d'aucune femme,  franck bouysse

Franck Bouysse signe un roman troublant. Troublant par l'histoire qu'il y raconte, troublant pour le lecteur désorienté par les multiples fils de l'histoire. Un écheveau qu'on croit avoir démêlé jusqu'à un nouvel éclaircissement qui nous les fait remettre dans une nouvelle configuration.
C'est un récit à plusieurs voix dans lequel le journal de Rose est le chef de chœur, journal écrit dans le style parlé. Se rajoutent  les voix d'autres personnages en narration directe ou indirecte, qui viennent introduire, préciser les propos de Rose, qui viennent aussi raconter ce que Rose, prisonnière durement malmenée, ignore : Gabriel, curé de campagne, Onésime, le père de Rose, Edmond -Edmond, le bienveillant pourrait-on dire -, "Elle", mère de Rose, puis dans quelques rares chapitres, "L'enfant" et "L'homme".
Je me suis surprise à penser, au cours de la lecture, que j'avais entre les mains un conte cruel, bien que les contes soient évidemment des écrits beaucoup plus courts. Cruel, car la cruauté y atteint des sommets, cruauté des actes, des êtres et des destins. Conte par les archétypes du genre qu'on y trouve : une chambre interdite d'accès, une petite "Poucette" abandonnée sans un sac de miettes, ni de cailloux à sa disposition, un gros très méchant loup, une ignoble sorcière au regard noir, un magicien aux yeux plein de bonté, bonté le rendant automatiquement magique dans le contexte. Quant à la Belle au bois dormant, il faudra attendre la toute fin du livre pour connaître la décision de l'auteur qui, pris de pitié pour le lecteur, le soulagera de tant de noirceur ou bien, au contraire, lui fera entendre que oui, décidément, dans le destin de Rose subsistera l'injustice.
Je n'ai presque rien dit de l'histoire. En cela, je respecte la quatrième de couverture, qui par un court extrait, évoque l'existence d'un journal dans lequel Rose cherche "à briser le secret dont on voulait couvrir son destin".

Extrait 1, p. 27, Gabriel :
[...] Un cercueil reposait sur une table. Je m'approchai en faisant le signe de croix, et découvris le grand corps d'une femme aux cheveux blancs vêtue d'une robe noire. Elle n'avait pas l'air vraiment âgée. On aurait dit que ses cheveux avaient prématurément blanchi, comme, paraît-il, sous le coup d'une intense émotion, ou bien d'une grande frayeur. La robe lui descendait aux chevilles et ses pieds décharnés en émergeaient comme deux petites excroissances incongrues. Elle avait l'air de dormir d'un sommeil paisible. Pendant que je l'observais, l'infirmière se tenait face à moi, de l'autre côté du cercueil.
    - Pourriez-vous me laisser un moment avec elle ? demandai-je.
    Elle prit une longue inspiration avant de me répondre.
    - Bien sûr, mon père.
    La voix me transperça, [...], j'en eus la certitude. Je contins mon trouble du mieux que je pus, les yeux rivés sur la défunte.
    - Tout va bien ?
    Je me retournai vivement, découvrant le directeur dans l'embrasure de la porte. J'en avais oublié sa présence.
    - Oui, tout va bien.
    Il jeta un regard sans équivoque à l'infirmière.
    - Vous pouvez disposer, lui dit-il sèchement.
    Elle contourna le cercueil, tête baissée. Le directeur pénétra dans la pièce pour lui céder le passage.
    - J'aimerais rester seule avec elle, dis-je.
    Il eut un instant d'hésitation, effleurant une nouvelle fois sa cicatrice.
    - Bien entendu, dit-il au bout d'un moment.
    Il sortit à contre cœur, laissant la porte ouverte. J'attendis qu'il s'éloigne. Il n'était plus temps de tergiverser. Je fis le tour du cercueil. Désormais sur mes gardes, face à la porte, je ne risquais pas d'être surpris une seconde fois au cas où le docteur réapparaîtrait. Je saisis délicatement le pan inférieur de la robe en prenant soin de ne pas toucher la dépouille. Je relevai lentement le tissu, dénudant les jambes. Il me semblait commettre un sacrilège, mais le désir de savoir était plus fort. Les cahiers m'apparurent alors, comme enfantés, pliés en deux et calés entre les genoux. Sans même les ouvrir, je les attrapai et m'empressai de les dissimuler sous mon aube, les arrimant à l'aide de ma ceinture. Je remis aussitôt le vêtement de la défunte en place, puis épongeai mon front d'un revers de manche.
[...]
Extrait 2, p.88 dans le journal de Rose :
[...] T'as perdu la tête, petite. Ce petite sonnait pas du tout pareil dans sa bouche, que le ma petite dans celle de la vieille. Je suis désolée, je sais pas ce qui m'a pris, vous leur direz pas, hein, j'ai dit avec la voix qui tremblait. Il m'a lâchée, a levé les yeux en direction de la fenêtre. T'as vu quoi là-haut. Rien, j'ai rien vu du tout, il fait trop noir. Tu sais pourtant que c'est interdit. Oui, je sais bien, je suis désolée, je sais pas ce qui m'a pris, je recommencerai plus, je le jure sur la tête de Jésus mort sur la croix, j'ai répondu comme ça me venait, vu que je voyais pas mieux pour qu'Edmond me croie sincère. Pourquoi tu m'as pas écouté quand je t'ai dit de t'enfuir, pourquoi tu l'as pas fait, sacrée tête de mule. Il y avait maintenant de la colère dans sa voix. Je me suis dit que je la méritais pas et qu'il avait pas à me faire la morale pour autre chose que d'être montée sur une échelle. Et vous, pourquoi vous en avez tant après eux, pourquoi vous êtes encore là. Il m'a regardée un long moment. Sa bouche a fait comme un soufflet, avant que des mots se forment dedans. Bon Dieu, je peux pas te le dire, il a dit en se radoucissant. Je savais pas bien à quelle question il répondait, sûrement aux deux. On a ça en commun, alors, parce que moi non plus, je peux pas partir, et où que j'irais, d'abord. Il a tendu ses bras vers moi, comme s'il voulait me toucher, mais il est resté une main entre nous deux, invisible, celle-là. Ses yeux ont doucement flanché par côté, comme les bords d'un chapeau qui prend la pluie. [...]

J'ai failli abandonner la lecture du roman, tellement la cruauté se rapproche parfois d'une forme de barbarie, comme des scènes de carnage à huis clos dont on se sent l'impuissant témoin. Mais pourtant, l'impatience de découvrir si Rose échappera à son tragique destin l'emporte sur un sentiment de pitié insupportable.

Franck Bouysse pour Né d'aucune femme a remporté le Prix des libraires 2019,  le Prix Psychologies du roman inspirant ainsi que le Grand prix des lectrices Elle.

La manufacture de livres ; 2019 ; 333 p. 20,90 €

 

Tag(s) : #Littérature française

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