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Récit d'un harcèlement politique

clémentine descoups, maire et femme

Dans un petit village, Alice obtient le mandat de maire. Issue d'un milieu militant, laïque et engagée à gauche, elle se réjouit de cette nouvelle mission. Combative en restant souriante, convaincante en restant aimable, au fait des codes politiques et des dédales administratifs, elle s'apercevra que les qualités peuvent s'épuiser sur un terrain miné.
On suit son parcours chaotique. A ses côtés, on voudrait brandir sous ses yeux un panneau ATTENTION. Oui attention, car n'oubliez pas Alice, que lorsqu'on est sincère et droit, on ne peut pas imaginer -concevoir - les agissements d'un pervers manipulateur, que lorsqu'on possède un esprit pragmatique, on déverse des tonnes d'énergie à expliquer, contourner les obstacles de pacotille comme inventés, arrondir les angles, élargir le champ des possibles contre l’impossible, parlementer, négocier, accepter de reculer pour avancer.
Le récit, dans son introduction, fait une belle place à l'enfance d'Alice permettant au lecteur de comprendre son attachement viscéral au village tant elle s'y est construite. Des dizaines d'années plus tard, les élections municipales vont amener Alice à constituer une liste. Pour témoigner de la période préélectorale, Clémentine Descoups choisit de faire alterner la forme du journal intime et celle du style narratif indirect. Une fois Alice élue, le journal intime disparaît. Comme elle l'écrit, "Je suis assez confiante pour la suite. Nous aurons des élus. La fin de campagne va être très occupée. Je n'aurai probablement plus le temps de tenir ce Journal."
Écrit dans un style très agréable et de facture classique, cet ouvrage, au-delà de la problématique du harcèlement, donne un bon éclairage de la fonction de maire de petites communes. Avec des moyens restreints, il leur faut pourvoir aux besoins, il leur faut aussi suivre un ensemble considérable de dossiers, culture, évacuation des eaux usées, voirie, réglementations diverses et variées, et se trouver sur le pied de guerre à chaque fois qu'un habitant les appelle pour résoudre un problème. Tout ça !!

Extrait 1, p. 9, l'enfance :
[...] Arrivées sur le lieu de vacances, Alice et sa sœur sentaient vite que les tensions inexplicablement tombaient et pendant deux mois elles respiraient à fond. Dans leur prime jeunesse et jusqu'à l'âge de dix ans pour Alice, elles vécurent au premier étage d'une ferme, dans "les hauts" du bourg, avec électricité, mais sans eau courante, et la corvée d'eau au puits, dans le jardin de la ferme les amusait beaucoup. Le père partait tôt le matin à la pêche, sur son bateau en bois, revenait le midi se mettre les pieds sous la table, y retournait l'après-midi jusqu'à la tombée de la nuit. Quand les bourriches regorgeaient de friture, l'excitation gagnait ; quand, de surcroît, la friture était accompagnée d'un brochet ou d'une carpe, la joie explosait : Alice et Clémence savaient que les jours suivants, des amis ou de la famille seraient invités pour partager le festin. Le temps passé sur l'eau par leur père expliquait facilement ses pêches miraculeuses, son humeur si différente de celle qu'il affichait en période scolaire.
Alice, alors, apprit tout de la terre et de l'eau : le gluant des poissons qu'elle prenait quand parfois son père l'emmenait sur le bateau, leurs écailles qui collent sur les mains, leur vessie qu'elle s'amusait à faire péter quand sa mère les vidait, les odeurs multiples de la ferme, les poulets qu'on égorge, les canards qu'on nourrit à la bouillie d'orties, les vaches que l'on trait avec un mouchoir sur la tête pour échapper aux mouches. Et comme elle passait l'été, des après-midi entiers à la plage - c'est ainsi qu'on appelait la longue pointe de sable qui marquait le confluent du Rhône et de la "rivière d'Ain" - elle découvrit son corps dans le courant des eaux, ses jambes dans les hautes herbes des rives, la chaleur brûlante des galets au sortir de l'eau. Elle emplissait ses yeux des brumes passagères qui rendaient les lieux fantomatiques, des nuances infinies du soleil reflété dans les eaux vertes de l'Ain et plus sombres du Rhône ; elle s'amusait de la dissonance des cris d'oiseaux et elle vibrait d'excitation devant la magnificence effrayante des orages sur l'eau qui obligeaient tous les vacanciers à quitter précipitamment la plage. Plus tard, elle eut la conviction que durant ces joyeux mois d'été tourbillonnants d'aventures, de découvertes, d'amitiés et de fêtes, elle avait enfoncé ses pieds au cœur du monde et dans les moments difficiles de sa vie, elle retournait face au confluent et se sentait subitement lavée de tout.
[...]

Extrait 2, P. 90, maire et femme :
[...] Un matin d'octobre, ils déambulaient dans le village avec le directeur des services techniques du Département. L'objet de l'échange était l'aménagement du village pour une meilleure circulation des quatre roues souvent coincés dans des embouteillages interminables. On parla déplacement pendulaire, zone de rencontre, gendarmes couchés. Alice s'amusait à employer au bon moment ce vocabulaire technique pour initiés mâles, fiers de savoir ce que beaucoup ignorent. L'atmosphère était légère. Alors qu'ils descendaient vers le fleuve qui concentrait ce jour-là toutes les nuances de turquoise et de jaune, au-dessus d'un mur, les branches d'un noisetier dépassaient sur leurs têtes. Une noisette, au passage, tomba sur l'épaule d'Alice qui se baissa machinalement pour la ramasser. Elle en prit deux ou trois qu'elle fit rouler dans ses mains tout aussi machinalement et finit par les mettre dans sa poche. André Laloup la regarda d'un air réprobateur. Elle n'y prêta guère attention. L'invité prit congé. Elle était satisfaite de l'entretien et le formula en souriant. La réponse tomba : "Tu as été parfaite... c'est facile, il est sous le charme, comme tout le monde... mais tu n'aurais pas dû ramasser ces noisettes... elles ne sont pas à toi, tu es le maire, n'oublie pas... et puis ton décolleté quand tu t'es penchée... surveille-toi...". La flatterie jointe aux reproches, un des stratagèmes de "L'art de la guerre", serait-elle donc son ennemie ? Elle chassa l'interrogation et prit la résolution de continuer à travailler avec acharnement au programme que la liste avait élaboré. [...]

Un témoignage accablant des petites bassesses, des haines sourdes,  à l’œuvre face à la générosité !!

Éditions du Cygne ; 2019 ; 143 p. ; 15 €

Tag(s) : #Docu-fiction, récit, essai

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