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victoria mas, le bal des folles

Il existait vraiment ce bal des folles, comme le montre cette illustration d'André Belon en 1890. C'était à La Salpêtrière où régnait en maître le docteur Charcot et son cortège d'expériences sur les malades hystériques et épileptiques.
Quant à Eugénie Cléry, elle relève d'une autre pathologie, elle communique avec les esprits. Par là même, elle fait offense à la religion catholique en même temps qu'à la science et se fait interner par son propre père.
Elle aura le soutien de Geneviève, une infirmière pourtant dévouée à Charcot mais qui ne se relève pas de la mort de sa sœur Blandine.
Dans une première partie , le roman nous invite dans les salons enfumés de la bourgeoisie parisienne où, entre hommes,  l'on discute d'un ton convenu de politique, de théâtre et de littérature. Puis, c'est à La Salpêtrière qu'il se poursuit, décrivant des femmes démunies, abandonnées par leur famille et par la société toute entière.

Extrait 1, page 36 :
[...] Dans ces lieux feutrés, les heures passent avec une lenteur accablante. Les conversations des petits groupes se mélangent pour ne devenir qu'un écho de voix graves et monotones, entrecoupé des tintements des verres et des tasses. Les vapeurs de tabac ont formé un voile velouté et transparent qui plane au-dessus des têtes. L'alcool a ramolli les corps déjà paresseux. Eugénie, assise sur le velours moelleux d'un fauteuil, cache des bâillements derrière sa main. Son frère n'avait pas menti : seule la convention sociale peut expliquer l'intérêt de ces salons. [...]
Elle n'est pas tentée de bousculer un peu ce monde aux pensées étriquées, même si parfois l'envie lui prend d'intervenir, de rebondir sur une idée, de pointer les contradictions de certains propos ; mais elle connaît d'avance la réponse qu'elle susciterait : ces hommes la dévisageraient, moqueraient sa prise de parole et balayeraient d'un revers de la main son intervention, la reléguant à la place qu'elle se doit de garder. Les esprits les plus fiers ne veulent pas qu'on viennent les ébranler - surtout pas une femme. Ces hommes-là n'estiment les femmes que lorsque leur plastique est à leur goût. Quant à celles capables de nuire à leur virilité, ils se moquent d'elles, ou mieux encore, s'en débarrassent.
[...]

Voilà une nécessaire propédeutique aux déconvenues auxquelles Eugénie sera confrontée par la suite.

Extrait 2, p. 98 :
[...] Derrière l'intendante, dans l'obscurité, Blandine était là, debout. Jamais Eugénie n’avait vu un esprit aussi jeune. Avec ce visage lunaire et cette chevelure rousse, la défunte lui avait rappelé Théophile. Blandine ne dit rien d'abord, laissant Eugénie répondre à la question que lui avait posée Geneviève. Puis elle s'était exprimée :
"
Je suis sa sœur Blandine. Dis-lui. Elle t'aidera."
Eugénie, penchée en avant, écoutait la voix dans sa tête et voulait rire. Cette situation était absurde. Pas plus tard que ce matin, sa vie avait basculé entre le monde libre et l'enfermement. Elle venait de passer la journée entre des murs où pénétrait à peine la lumière du jour, entre des murs où son père avait décidé de la laisser le reste de sa vie. Et maintenant, elle recevait la visite d'une entité qui promettait de l'aider. [...] Elle ne pouvait pas tomber plus bas qu'ici. Alors, elle parla. En une fraction de seconde, Geneviève se décomposa. Cela devait être beaucoup pour une femme que rien ne devait ébranler - une femme qui avait vu tous les troubles, toutes les douleurs, tous les maux qui pouvaient exister chez les autres,et qui ne l'avaient jamais affectée car elle ne l'avait jamais autorisé.
[...]

Voilà un roman qui se laisse lire. Eugénie, au caractère bien trempé, ne sera pas aussi soumise que les autres aliénées. Le lecteur sera impatient de savoir si  sa "folie" sera justement un moyen de recouvrer la liberté. Par ailleurs, la description des séances d'hypnose dans l'amphithéâtre est rondement menée. Forcément, l’acmé du texte survient lors de la soirée du bal des folles dont on aura suivi les journées de préparation, entre couture et déguisement, impatience et excitation de toutes ces femmes pour qui la soirée à venir est l'une des rares distractions.

Albin Michel ; 2019 ; 250 p. ; 18,90 €

Pour les curieux, Le Petit Parisien dans son édition du 19 mars 1887 annonce le Bal des folles.

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