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pêche,  emma glass, agression sexuelle

A première vue, Pêche est le prénom de la jeune fille qui doit se relever d'une agression que même ses parents s'obstinent à ignorer.
Les lecteurs de la version originale "Peach" auront tout de suite été informés du sens de ce vocable avec une couverture sans équivoque. Une simple image peut totalement changer l'approche d'une œuvre littéraire.

Peach Emma Glass
Couverture R.U.


Selon les circonstances, le lecteur saisira plus ou moins vite la dimension hautement symbolique des prénoms choisis. Pêche, chair fragile ; Vert, ami de Pêche, abri, protection de la pêche, bras enveloppants. Le texte est truffé de clins d’œil. Le petit frère, tout petit frère de Pêche, par exemple, est simplement nommé Bébé mais quand on le prend dans ses bras, qu'on l'embrasse, on se retrouve couvert de sucre.
Emma Glass utilise le pouvoir des mots et bien encore davantage la liberté de leur utilisation, de leur agencement, de leur sens caché pour raconter une agression sexuelle. L'agresseur, justement, n'a pas de nom. Il est représenté par la Matière grasse, par extension la viande.

Extrait :

J'enjambe la baignoire et fait couler la douche. Je suis tout habillée. L'eau chaude est cuisante. Cinglante sur ma peau. Mes dents mordent ma lèvre. Mes habits collent à ma peau et ça fait mal très très mal quand je les retire. Les jette. Étoffe étouffante. Saturés de sang, de graisse et d'eau. Ils claquent contre l'émail et tombent en tas. L'eau coule rouge. Noire et rouge. Surtout rouge. Je me lave lentement. Avec les doigts. Et du savon. A profusion. Je frotte. J'ai mal. Sous l'eau qui mousse je vois mes larmes tomber et fondre dans la bonde. Comme elles je veux couler et décliner. Me noyer. M'écouler. Me fondre. Dans l'ombre. Je m'assois dans la baignoire. Ferme la bonde. Ferme les yeux.

Même extrait dans la version originale :

In the bathroom I switch on the shower and stand under it. I don't take off my clothes. The warm water stings. Tingles my skin. I grip my lip with my teeth. My clothes cling to my skin and it sting sting stings as I strip. I fling them. Fat fabric. Saturated with blood and grease and water. They flap against the bath and flop to the floor. The water runs red. Black and red. Mostly red. I wash slowly. With my fingers. Lots of soap. So much soap. I rub. It hurts. Through the suds I watch my tears drown, fall down the the drain. I want to follow and fall with them. Drown. Slip down. In the warm. In the dark. I sit in the tub. Put in the plug. I close my eyes.

On le constate, il est pratiquement impossible pour le traducteur de restituer les nombreuses allitérations et assonances du texte original.
Pourtant, on perçoit et même dans son édition française, combien Pêche est un ovni littéraire, un objet littéraire précieux plein d'inventivité et d'audace. Original en somme. Unique. De ses mots cinglants, Emma Glass raconte les ravages  d'une agression sexuelle et dépeint un univers familial dysfonctionnel.
Les amateurs de littérature non conventionnelle trouveront matière à s'étonner de page en page. Les anglophones gagneront à  se procurer la version anglaise "Peach".

Éditions Flammarion ; Traduit de l'anglais par Claro ; 14 € ; 2018

 

 

Tag(s) : #Coup de coeur, #Littérature étrangère

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