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l'empreinte, alexandria marzano lesnevich, fait divers

L'Empreinte est un époustouflant mélange de genre dans lequel l'auteur associe une autobiographie qu'elle relie de manière non surfaite à une enquête sur un pédophile qui a attenté à la vie du jeune Jeremy Guillory en février 1992 dans l'Etat de Louisiane .
On change souvent d'époque puisque Alexandria Marzano-Lesnevich évoque son enfance, son adolescence, sa période d'études de droit au cours de laquelle elle travaille sur la problématique de la peine de mort. C'est à ce moment qu'elle s'intéresse au cas de Ricky Langley. Elle examine les comptes rendus des auditions et des procès. A partir de là, les piliers du roman qu'elle va écrire sont édifiés.

Car oui, on peut parler de roman. C'est un peu le même genre de griffe que L'Adversaire d'Emmanuel Carrère, ou Claustria de Régis Jauffret : une enquête sur un fait divers mâtinée de l'imagination de l'auteur. Ceci posé simplement pour expliquer à quel genre de prouesse on a à faire. Et ceci reste insuffisant. Car la narration romancée de l'affaire Jeremy Guillory  se trouve cette fois subtilement mixée à l'histoire personnelle de la romancière. Plus que subtilement, on pourrait dire à juste titre, on pourrait dire aussi de manière logique, implacable. Car ce qui se profile dans l'ouvrage fait froid dans le dos, bouleverse. Oui car on comprend avec émotion que dans son travail d'écriture Alexandria M.-L. affronte les traumatismes de la fillette qu'elle fut, et qui ne sont pas des moindres.
Tout cela est mené d'une main de maître. On avale les centaines de pages sans problème aucun. Pas d'ennui, toutes les personnes de la vraie vie sont intelligemment campées en personnages de roman. On sait que tout est vrai mais la magie de la littérature opère.  Sans compter qu'on apprend beaucoup de choses sur le droit, qu'on réfléchit sur le pardon et la résilience, qu'on réalise que chaque fait peut se transformer en une histoire différente selon la position du narrateur.
Extrait 1 : L'inspecteur Dixon fait avouer le meurtre à Ricky Langley  (p. 103)
Dixon s'installe au volant. Il regarde Ricky dans le rétroviseur. Dixon remarque, ainsi qu'il y a été formé, la veine jugulaire de Ricky qui cogne légèrement, rapidement, sous le bas de son menton. La tension dans les muscles de chaque côté de son cou. Ricky a les poings serrés. Il a l'air d'un homme rongé par un lourd secret. Il a l'air d'un homme qui donnerait tout pour que cet instant ne soit pas réel.
C'est le moment, décide Dixon.
Il se tourne vers le siège arrière.
"Maintenant, Ricky", dit-il. Il ne voit pas le visage du jeune homme, juste le sommet de son crâne, la touffe de cheveux bruns. "Je veux que tu me regardes dans les yeux, d'homme à homme."
Ricky ne bouge pas.
"D'homme à homme Ricky." Dixon prend bien soin de parler d'une voix égale, sans détour. Avec quelqu'un comme Ricky, quelqu’un qui a été considéré comme bizarre toute sa vie, un paria, un type que personne ne respecte, Dixon sait que la meilleure manière de s'y prendre, c'est de parler calmement. De lui donner l'impression d'être pris au sérieux. "Regarde-moi dans les yeux, Ricky."
Pendant une fraction de seconde, Ricky lève les yeux. Lorsque Dixon croise son regard, il sait. Les pupilles sont dilatées comme des chevrotines. Dixon le tient.
" Je veux que tu me regardes dans les yeux" - Ricky détourne le regard - "Non, je veux que tu me regardes dans les yeux, Ricky, et que tu me dises si tu sais quelque chose au sujet de la disparition de Jeremy Guillory."
Un frisson parcourt les épaules de Ricky. Comme le spasme d'un corps au moment de capituler.
Puis soudain :
"Je l'ai tué." Ricky pousse un soupir. "Je l'ai tué, je l'ai tué, je ne sais pas pourquoi je l'ai tué mais je l'ai tué."
Il s'enfouit la tête dans les mains. Et voilà. Aussi simple que ça. Trois jours, et ça se termine comme ça. Fini.

Extrait 2 : L'enfance de l'auteur. Conscient et inconscient, rêve et réalité (p.149)
Enfant, j'apprends à écrire sur des blocs-notes tout en longueur chipés dans le bureau de mes parents. Je m'allonge à plat ventre sur la moquette rêche et j'essaie de remplir de mon écriture les pages quadrillées. J'ai inventé un personnage que je baptise Cassie : elle vit sur l'île où nous nous rendons tous les étés et fréquente le même cinéma que nous. La différence, c'est que Cassie aime un garçon, Bobby ; elle n'est donc pas comme moi.
J'ai dix ans, puis onze, puis douze, et tandis que mes copines n'ont que les garçons à la bouche, je ne tombe pas amoureuse. Je trouve que l'amour, c'est idiot, c'est une distraction, et j'oscille entre la pitié et le mépris lorsque mes camarades m'en rebattent les oreilles. Je n'aime pas la musique pop, parce que toutes les chansons parlent d'amour, et je trouve stupides la plupart des magazines  pour préados que l'on trouve au kiosque, car ils ne parlent que de ça également. Ce n'est pas seulement que je me trouve trop grande, trop gauche et trop brune, avec mes cheveux presque crépus dans une ville où tout le monde les a blonds et raides, pour penser que je pourrais plaire à un garçon. C'est quelque chose de plus profond que ça, même si je ne saurais dire quoi. Ce que mon attitude m'évoque se rapproche de la réponse que je donne lorsque, quelques mois après Noël, me demande ce qui est arrivé à une peluche neuve. "Chut", je dis, et je désigne le coin de ma chambre. "Elle dort." Lorsqu'elle qu'elle me repose la question quelques jours plus tard - "Alors, elle s'est réveillée, maintenant ?" -, la réponse doit venir d’un endroit au fond de moi qui en sait davantage sur mon frère que je ne le laisse transparaître. "Elle est dans le coma", je dis.

Pour compléter cet article, je dépose aussi le lien vers des pages du site officiel de l'auteur :
Des documents,  ou encore des vidéos sur lesquels elle s'est appuyée pour son travail.

Éditions Sonatine ; Traduction de l'anglais (États-Unis)  par Héloïse Esquié ; 470 p. ; 22 €


 

Tag(s) : #Coup de coeur, #Littérature étrangère

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