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stephanie chaillou, le bruit du monde

On pense inévitablement au roman La place d'Annie Ernaux en lisant les mots de Stéphanie Chaillou. Peut-être en premier lieu parce que dans Le bruit du monde, il est question d'une certaine Marilène qui ne la trouve pas, sa place. En second lieu, parce que les mots choisis sont simples en étant riches.
Ce qui est magnifique dans ce récit, c'est l'approche toute psychanalytique d'une existence et si on ne veut pas entendre parler de psychanalyse, on sera bien obligé d’admettre grâce à la démonstration infaillible de l'auteur, combien les mots sont importants, tellement sans eux, on est livré aux sensations et émotions brutes.
Toute petite, Marilène ne connaît pas les mots, elle ignore totalement l'existence du mot pauvre. Elle est entourée de cette pauvreté qui implique tant de manques. Elle ne connaît pas le vocable hameau, elle y vit. Plus tard, quand les mots existent, quelque chose lui fait défaut, un manque profond et indicible lié à un univers restreint. L'évolution psycho-cognitive et sociale de Marilène nous est livrée dans un texte très beau, agréable à l'oreille intérieure.

Extrait 1 - Marilène est âgée de deux mois :
Septembre1964. C'est la rentrée des classes. Le frère et la sœur de Marilène vont bientôt rejoindre leurs camarades dans la cour carrée de l'école de D. Marilène est à la maison avec sa mère. Elle ignore avoir un frère et une sœur. Elle ignore avoir un père. Elle n'ignore pas la présence de sa mère. Mais elle ignore avoir une mère. Marilène ignore absolument dans quelle famille elle est née. Elle ignore la notion même de famille. Elle ne sait rien de plus que ce que ses sens perçoivent.

Extrait 2 - Marilène a onze ans :
Le collège se trouve à dix kilomètres du bourg de T. Pour s'y rendre et en revenir, Marilène prend le car tous les matins et tous les soirs. Le plus souvent, elle ne se joint pas aux jeux bruyants de ses camarades. Elle leur préfère les paysages qu'elle aperçoit par la vitre embuée du car. Elle voit la blancheur qui enserre les arbustes, les haies, les herbes couchées. Le givre qui recouvre les toits, les feuilles mortes, les pétales de géranium. Elle voit le rose orangé du jour qui arrive, teinte les vitres du car, le ciel, les surfaces lisses des lacs et des étangs. Certains matins, tout se teinte d'orange, de rose, de violet, de jaune, sous le yeux de Marilène.
En silence et sans se signaler, Marie-Hélène Coulanges, dite Marilène, fait l'expérience de la beauté.

Marilène grandit. Adolescente, puis jeune femme, elle s'obstine un temps à se conformer aux codes : familiaux, sociétaux, professionnels. A ce stade du roman, l'auteur, sans quitter le destin de Marie-Hélène Coulanges, aborde la question cruciale de l'égalité dans la société et notamment celle qui concerne théoriquement l'accès au savoir et à la culture pour tous les enfants. Un constat implacable d'échec. Marilène refusera de participer à ce qu'elle ressent comme une mascarade. Mais ici, impossible de rentrer dans les détails. Juste dire que Marilène se lancera finalement dans une initiative dont elle ne se serait jamais crue capable...

Les Éditions Noir sur Blanc ; 2018 ; 165 p. ; 14 €

Ce roman fait partie de la sélection du Prix Cezam Inter CE 2019


 

Tag(s) : #Coup de coeur, #Littérature française

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